Le mobile money est, selon Philippe Aghion (photo), l’un des meilleurs exemples africains de «destruction créatrice». Derrière cette expression économique se cache l’idée qu’une nouvelle technologie, en remplaçant progressivement une ancienne manière de faire, crée de nouvelles activités, mais peut aussi en faire disparaître d’autres. En Afrique, les paiements par téléphone mobile ont ainsi permis à des millions de personnes de transférer ou de conserver de l’argent sans passer systématiquement par une agence bancaire.
Pour l’économiste français, ce type d’innovation montre comment de nouvelles solutions peuvent contourner des systèmes existants et améliorer la productivité. Invité du Casablanca Business Forum, Philippe Aghion a surtout insisté sur une condition essentielle : les entreprises déjà installées ne doivent pas pouvoir empêcher l’arrivée de nouveaux concurrents. Pour Aghion, co-lauréat du prix Nobel d’économie 2025 avec Peter Howitt pour leurs travaux sur la croissance par destruction créatrice, le véritable défi consiste à organiser l’innovation sans permettre aux gagnants d’hier de verrouiller le marché.
Une entreprise qui innove doit pouvoir gagner de l’argent grâce à son invention. C’est ce qui l’incite à investir. Le problème apparaît lorsqu’elle devient suffisamment puissante pour bloquer les innovations suivantes. « Sans concurrence et libre entrée, vous ne pouvez pas croître indéfiniment », a expliqué Philippe Aghion. Pour lui, l’État doit donc faire respecter les règles de concurrence et éviter que les entreprises dominantes ne transforment leur succès en rente permanente.
Cette transformation a cependant un coût social. Dans l’agriculture, par exemple, la mécanisation, l’irrigation, les plateformes numériques ou les nouvelles solutions de financement peuvent augmenter fortement les rendements. Mais elles peuvent aussi réduire le besoin de main-d’œuvre dans certaines activités peu productives. Le risque social est d’autant plus important qu’en Afrique, 85 % des emplois restent informels, selon l’Organisation internationale du travail (OIT).
Pour Philippe Aghion, la réponse n’est pas de bloquer les nouvelles technologies pour sauver tous les emplois existants. Elle consiste plutôt à aider les travailleurs à passer d’un secteur en déclin vers une activité qui recrute. Il prend l’exemple du Danemark, où les salariés qui perdent leur emploi bénéficient d’une protection sociale, mais aussi de formations pour retrouver rapidement du travail. Cette combinaison entre flexibilité pour les entreprises et sécurité pour les travailleurs est souvent appelée « flexisécurité ».
L’autre priorité est l’éducation. Philippe Aghion estime qu’un pays ne peut pas devenir durablement innovant si une grande partie de sa population ne maîtrise pas les compétences de base. Il évoque notamment les «Einstein perdus» : des enfants talentueux qui ne pourront jamais devenir chercheurs, ingénieurs ou entrepreneurs parce qu’ils n’ont pas eu accès à une éducation suffisante.
Le constat est particulièrement lourd en Afrique subsaharienne, où près de neuf enfants sur dix éprouvent encore des difficultés à lire à l’âge de 10 ans, selon la Banque mondiale. Le même raisonnement vaut pour l’intelligence artificielle. L’IA peut permettre de produire plus efficacement et d’accélérer la découverte de nouvelles idées. Mais Aghion met aussi en garde contre le risque de voir cette technologie contrôlée par quelques grandes entreprises.
Il appelle donc les pays africains à développer leurs propres capacités, notamment en matière de puissance de calcul, plutôt que de dépendre uniquement des infrastructures américaines ou chinoises.
Source : Econfin
Rédaction Lessor
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